Bureau-B :. Gilles Bastin

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dimanche 8 octobre 2006

Hal, de nouveau

Je continue la mise en ligne sur Hal-SHS d'articles publiés ces dernières années. Trois nouveaux documents sont disponibles sur ce serveur depuis vendredi:
- Un article publié en 2001 dans la revue Réseaux (109) sous le titre "La presse au miroir du capitalisme moderne. Une enquête de Max Weber sur les journaux et le journalisme". Cet article est le premier que j'ai consacré à la sociologie wébérienne de la presse et plus particulièrement à l'analyse d'un projet d'enquête empirique élaboré par celui-ci vers 1910. J'ai repris plus récemment ce chantier et je prépare actuellement un autre article (à paraître l'année prochaine sans doute) sous le titre "Médiatisation et anonymisation du monde chez Max Weber". J'essaie dans cet article de montrer lien qui existe chez Weber entre la sociologie politique de la démocratie moderne et la sociologie économique de la presse. Ce lien tient à mon sens dans la notion d'anonymisation qui apparaît dans les deux corpus.
- Un article publié en 2002 mais essentiellement rédigé en 1999 intitulé "Les journalistes accrédités auprès des institutions européennes. Quelques signes du changement dans un monde de travail". Cet article, publié dans un ouvrage collectif dirigé par D. Georgakakis sous le titre Les métiers de l'Europe politique. Acteurs et professionnalisations de l'Union européenne, est directement tiré de mon mémoire de DEA.
- Enfin un article publié en 2003 dans les Cahiers Politiques sous le titre "L'Europe saisie par l'information (1952-2001) : des professionnels du journalisme engagé aux content coordinators. Sociologie du monde de production de l'information européenne à Bruxelles". Dans ce texte j'ai essayé de compléter ma description du monde de l'information européenne à Bruxelles par le biais d'une sociologie économique des entreprises de presse qui se sont développées dans ce monde depuis les années 1950.
Tous ces articles sont archivés au format PDF. Pour une citation, il est nécessaire de se référer à la version publiée (pagination, corrections éventuelles du manuscrit, etc.).

vendredi 29 septembre 2006

Do you feel better Hal?

Dans le film de Kubrick, Hal était le nom de cet ordinateur devenu criminel parce qu'il ne voulait pas laisser ses deux équipier de chair et de sang mettre en péril leur mission commune. Au moment d'être débranché par l'un des deux, il eut cette répartie toute humaine justement, bizarrement humaine: "I know everything hasn't been quite right with me. But I can assure you now, very confidently, that it's going to be all right again. I feel much better now. I really do." (j'ai retrouvé le texte sur un site remarquable de Roderick Munday où des questions comme celle de la santé mentale de Hal sont abordées avec tout le sérieux nécessaire).
Le CNRS partagerait-il aujourd'hui avec Kubrick son analyse des rapports hommes-machines? Il promeut en tout cas, sans crainte apparente d'un conflit mortel devant se résoudre par une extinction généralisée des feux, le dépôt des publications de ses chercheurs dans un service d'archives nommé Hal (Hal-SHS pour être complet).
Je viens d'y déposer quelques textes qui n'encombreront pas, ou plus, mon tiroir. Ce sont notamment deux articles consacrés l'un à la sociologie bourdieusienne du "champ journalistique" et l'autre à la question de l'action publique communicative et aux "travailleurs de la gouvernance" à Bruxelles.
Dans le premier (publié dans Publizistik en 2003), j'ai essayé de montrer l'ancienneté du traitement de la question journalistique chez Pierre Bourdieu et du coup son hétérogénéité, du fait des glissements qui ont accompagné l'histoire de la notion de "champ" chez cet auteur. J'en déduis trois critiques à la sociologie du "champ journalistique": elle est asymétrique, peu sensible au travail et à l'interaction quotidienne car trop préoccupée par le symbolique et enfin centrée sur l'individu.
Dans le second (publié en 2005), j'analyse un processus typique de l'action communicative (la remise d'un prix par la Commission européenne) et je montre le rôle qu'y jouent, au terme de longues chaînes de sous-traitance, des professionnels de l'information que l'on peut voir de ce fait en "travailleurs de la gouvernance".
Ces deux textes sont en accès libre.
N'est-ce pas Hal?

mercredi 20 septembre 2006

Le Tigre dans les kiosques en novembre?

Le Tigre aiguise ses griffes pendant quelques semaines et devrait reparaître en kiosque à la fin du mois de novembre. C'est ce qu'annonce le site du journal alors que la reparution était prévue ces jours-ci. On saura donc bientôt si l'on peut faire vivre aujourd'hui en France un journal résolument élitiste, savamment "branché" sur le brouhaha des voix du monde et surtout malicieusement peu "mass-médiatique".
Le photo-journal érotico-politique, les entretiens fleuves à micro ouvert, les reportages en wikipédie nous manquent déjà.
Tigre, reviens!

lundi 10 avril 2006

La solitude des ménagères de moins de cinquante ans

On n'en finit pas de compter les signaux alarmants qui animent la vie des médias français depuis quelques années. Mais ce qui se passe ces dernières semaines est particulièrement intéressant. Un certain nombre d'acteurs jusque là peu diserts sur la question commencent en effet à prendre des positions susceptibles de faire changer, à terme, la coalition d'intérêts qui fait tenir le monde médiatique tel que nous le connaissons.

Faisons l'hypothèse que ce monde médiatique "tient" (c'est-à-dire produit de la confiance) tant que tout un ensemble d'acteurs se coalisent dans ce but et participent à l'entretien de la confiance en "jouant le jeu" sans poser la question des règles trop fréquemment. Partons maintenant de l'idée que fonctionnait jusqu'à il y a peu un monde médiatique reposant sur la confiance mise dans des médias de masse (PQN, radio, télévision) considérés comme les vecteurs privilégiés de l'information (cette configuration "mass-médiatique" n'a peut-être jamais existé de façon aussi claire mais on peut la construire comme un type auquel opposer ce qui se passe actuellement).

Qu'observons-nous?

Les milieux intellectuels et académiques ont d'abord de plus en plus tendance à s'opposer aux médias de masse ou à les contourner. On connait en effet les prises de position critique d'une part importante du monde universitaire depuis la radicalisation du discours bourdieusien dans les années 1990. Le développement des mouvements de "critique des médias" comme Acrimed en manifeste l'ampleur (à l'issue de la campagne contestée pour le TCE l'année dernière, l'association lançait un appel à une "appropriation démocratique des médias de masse" et dénonçait des "grand médias" largement "désavoués"). Mais plus récemment sont aussi apparues des initiatives de publication en ligne qui permettent aux intellectuels habitués aux colonnes des médias de diffuser leurs idées sans passer par eux.

L'"opinion publique", un des produits du développement des médias de masse depuis le XIXe siècle, fait elle aussi défection. Sa défiance à l'égard des médias et notamment de la presse écrite et de la télévision tend à croître (voir les derniers résultats de l'enquête de la sofres sur ce sujet).

Les groupes politiques les plus militants dans les mouvements sociaux qui agitent en ce moment la société française reposent quant à eux fondamentalement sur une logique alternative de production de l'information par le biais d'internet et de sites comme celui d'Indymedia ("la neutralité n'existe pas" proclame en forme de défi à l'indépendance journalistique dans son bandeau celui de Grenoble).

Le consensus établi autour du statu quo médiatique et de la défense des médias de masse (les "grands médias" stigmatisés par Acrimed et la logique de l'indépendance journalistique villipendée par Indymedia ou encore par ce membre de la coordination étudiante lyonnaise demandant que les journalistes n'assistent pas aux débats de ce week-end: "Les médias sont contrôlés par de grands groupes. Quand le gouvernement nous pisse dessus, ils disent qu'il pleut." (cité dans Libération aujourd'hui) est cependant peut-être plus directement menacé par deux nouvelles défections annoncées ces derniers jours.

Une partie des élites politiques traditionnelles semble d'abord tentée de remettre en cause le fonctionnement du débat public tel qu'il est organisé dans les "grands médias" et notamment à la télévision. Le député Arnaud de Montebourg vient de partir en campagne contre lé télévision des talk shows au nom du débat politique. Êtres citoyen et téléspectateur serait pour lui devenu impossible. Si l'initiative isolée du trublion PS devait prendre de l'ampleur, les "grands médias" pourraient perdre un de leurs alliés de poids: c'est en effet depuis les années 1930 grâce au soutien des élites politiques que s'est constitué le monde médiatique français.

Enfin, il se pourrait bien que dans le sillage de cette autre grande crise institutionnelle que nous venons de vivre (l'affaire d'Outreau), une brêche commence à s'ouvrir au sein des professionnels de l'information eux-mêmes. Le grand mot qui fâche la "profession" journalistique depuis fort longtemps, celui de déontologie vient d'être à nouveau lâché dans l'espace public, notamment dans un Rebonds publié ces jours-ci dans Libération et signé Yves Agnès, ancien rédacteur en chef au Monde. Face à la crise de confiance, celui-ci en appelle à la création d'une instance de contrôle de la profession pouvant s'appuyer sur une véritable charte déontologique.

L'édifice "mass-médiatique" semble donc s'ébrécher sous nos yeux. La "confiance" (celle de l'opinion, des intellectuels, des mouvements sociaux, des élites politiques et même des journalistes) lui manque cruellement. Où s'est-elle réfugiée? Peut-être chez la "ménagère de moins de cinquante ans", cette figure inventée par la publicité qui, si elle existait, aurait bien des raisons de se plaindre de la solitude dans laquelle la placent les défections signalées plus haut. Vaillante ménagère: elle sera sans doute le dernier rempart de cette confiance évanouie.

L'épargnant lui-même ne vient-il pas d'abandonner son poste? La loi votée en 2005 pour la "confiance" (encore...) dans l'économie prévoit en effet un dispositif jugeant et sanctionnant les manquement à l'éthique en matière d'information financière. Une autre façon de dire que cette confiance n'est pas acquise a priori et que lesdits "manquements à l'éthique" posent quelques problèmes! "Pourquoi ce qui est possible pour les citoyens-investisseurs en Bourse ne le serait pas pour tous?" conclut Yves Agnès dans son article. Bonne question qui pourrait être accompagnée d'une autre: pourquoi et comment la confiance en est-elle venu à manquer à tous dans le monde mass-médiatique?

jeudi 9 mars 2006

Pelle le conquérant

L'hebdomadaire courrier international a publié la semaine dernière un article du Guardian consacré au patron de Metro International, l'éditeur du gratuit du même nom, Pelle Tornberg. Au moment où le modèle économique des gratuits semble se stabiliser avec une diffusion de l'ordre de 5 millions d'exemplaires quotidiens en Europe et, pour la France par exemple, de premiers profits en perspective, le texte de cet entretien est particulièrement intéressant. Il déplace le débat jusque là cantonné à une opposition entre qualité (payante) et bruit (gratuit). Tornberg défend en effet un modèle de construction de l'information concurrent de celui des quotidiens payant. Et fait par exemple remarquer que les gratuits se caractérisent par une extrême neutralité de leur ligne éditoriale, mais aussi par une plus grande liberté puisque le lecteur n'a pas à être aguiché et titillé dans son porte-monnaie: "Le fait d'être gratuit vous permet de faire un journal très convenable. Nous n'avons pas besoin de mettre des filles en bikini ou des crimes à la une." Une pierre dans le jardin de la presse écrite, qui en compte déjà tant.

lundi 13 février 2006

Le montage des voix du monde

Lu dans Libération il y a quelques semaines déjà ce paragraphe d'Hédi Kaddour.
"Ecriture du roman, grand reportage : c'est la même chose. Une caméra à hauteur d'êtres humains. Il faut marcher dans la ville. Je leur raconte cette femme élégante, boulevard des Italiens. 55 ans, debout derrière des étalages, en compagnie d'une jeune vendeuse, sans doute une chef de rayon ou de département du magasin. Elle est sortie pour fumer. Allume une nouvelle cigarette avec le mégot de la précédente. Ça met mon radar de piéton en alerte. A leur hauteur, j'entends la jeune fille dire à la femme : «Vous devriez moins fumer !» Je ralentis pour entendre la réponse de la femme, dans mon dos : «Je n'ai pas peur de mourir, j'ai peur qu'on me licencie.» Quelques mots à vif qui valent tous les éditoriaux. Un bon romancier, un bon journaliste, ça ferme sa gueule. Pour laisser parler le montage des voix du monde."
L'original se trouve ici
La citation d'Hedi Kaddour est précieuse, comme la détestation de l'adjectif qu'il exprime dans cet article ("l'art du romancier, ça n'est pas d'aligner trois adjectifs attendus, c'est de donner à voir, à entendre, à penser, à sentir") et dans son roman Waltenberg. Sur le fond, sa position consiste à défendre la complexité du monde et la dispersion des lectures possibles face à la tentation simplificatrice et la concentration de l'interprétation dans des lieux communs souvent habités uniquement par des fantômes.
Robert Park avait exprimé une position similaire en 1941 dans un article sur le "pouvoir" de la presse et la nécessité de renoncer, dans des périodes de changement, à la concentration de l'attention dans les mains d'un journaliste éditorialiste, pour se satisfaire, en hommes du commun, d'une vision fragmentaire et pragmatique du monde. Celle de ces voix multiples, que l'on peut certes "monter" mais sans doute pas "interpréter" sans risques. Park écrivait: "The editorial column exists obviously for the intellectuals. The news, however, is for the great mass of mankind, and the public opinion formed on the basis of the news represents the interpretation of events which each individual makes for himself in accordance with his individual interests, prejudices, and predilections, qualified by the interpretation which other individuals with whom he has discussed the matter have made of the same events. It is obvious that news, as it is interpreted differently by different individuals, tends to disperse attention and take discussion out of the realm of abstract and general ideas and bring it within the limits of the comprehension and the universe of discourse of the common man." ("News and the Power of the Press", American Journal of Sociology, 1941)

vendredi 3 février 2006

Vers une cartographie des bruits de l'internet?

A chaque espace son géomètre? A chaque bruit son ingénieur du son? Ces derniers jours, plusieurs outils de mesure de la production médiatique sur internet - et plus particulièrement les blogs - ont accédé à la visibilité. Le chronologue de Jean Véronis cotoie le tendançologue développé à l'UTC par l'équipe de recherche à laquelle nous devons déjà l'analyse des positions respectives du oui et du non pendant la campagne référendaire de 2005 sur l'internet. On pourrait ajouter aussi blogpulse d'Intelliseek et sans doute de nombreux autres outils existants ou à venir. C'est une très bonne nouvelle, même si les discussions méthodologiques semblent montrer que ces outils doivent être affinés. Libération publie aujourd'hui un article développant l'idée que la campagne de 2007 sera la première à investir véritablement internet. Tous ces outils seront alors précieux pour comprendre quels bruits agitent le nouveau média.

jeudi 2 février 2006

Tarde sur le retour?

Gabriel Tarde est un sociologue malchanceux. D'avoir été pris pour cible par Emile Durkheim dans la lutte que ce dernier menait contre les explications psychologisantes du social a durablement fait de lui un perdant de la discipline et une figure du passé que peu de chercheurs continuent de mobiliser.
Pourtant, ses idées sur la diffusion des médias de masse à la fin du XIXème siècle ne sont pas sans intérêt. Surtout, elles tranchent avec le pessimisme élitiste et réactionnaire qui est habituellement le lot des analystes de la massification à cette période comme Gustave Le Bon par exemple. Tarde faisait en effet de la lecture du journal quotidien un acte éminemment social. Tout le contraire d'un comportement irrationnel caractéristique des foules: un bain dans les "courants d'opinion" qui traversent toute société et, par là, une véritable interaction entre des individus séparés physiquement mais réunis par leur lecture. De la "passion pour l'actualité" qui animait les hommes de cette période, il ne cherchait pas à tamiser le bon grain d'une actualité "noble" et l'ivraie de l'information spectacle. Les crimes eux-mêmes étaient susceptiobles d'animer la vie sociale des individus: "La chronique judiciaire, telle que nous la connaissons, élément malheureusement si important aujourd'hui de la conscience collective, de l'opinion, la chronique judi­ciaire fait, sans nulle alarme, et par pure indiscrétion désintéressée ou curiosité théâtrale, converger pendant des semaines entières tous les regards d'innombrables spectateurs épars, immense et invisible Colisée, vers un même drame criminel. Ce spectacle sanglant, le plus indispensable et le plus passionnant de tous pour les peuples contemporains, était inconnu de nos aïeux. Nos grands-pères les premiers ont commencé à le goûter." (L'opinion et la foule, 1901)
C'est que l'important n'est pas que la presse éduque l'opinion pour Tarde. Elle joue pleinement son rôle si elle canalise les flots de conversations vers des sujets partagés qui créent l'appartenance à un groupe. Bien loin donc que la presse éloigne l'individu de la société parce qu'elle l'enfermerait dans un acte isolé et individuel (la lecture), elle le plonge dans la vie sociale.
Cette analyse est très proche de celle des sociologues interactionnistes américains du début du XXème siècle comme Helen Hughes ou Robert Park. Je me suis demandé si on pouvait la tester à partir de données d'enquête récentes. Voici, sans prétention à la rigueur mais plutôt par jeu (un jeu qui n'est cependant pas gratuit), les résultat du croisement de quatre variables tirées de l'enquête ESS de 2002. Les variables en question mesurent le lien entre la "consommation" d'un certain nombre de médias (télé, radio, presse et internet; la mesure est faite en heures de consommation journalière) et la vie sociale des individus (mesurée à la fréquence des sorties avec des amis, la famille ou des collègues). Les données sont agrégées par pays. L'axe des ordonnées mesure l'intensité de la vie sociale et en abscisse on trouve dans l'ordre la consommation de télévision, de radio, de presse écrite et d'internet.


On observe très nettement sur ces graphiques que la relation entre sociabilité et consommation médiatique est négative pour la télévision (surtout) et la radio (un peu moins). En d'autres termes, plus on regarde la télévision et plus on écoute la radio, moins on a une vie sociale intense. La relation devient positive pour le journal et très positive pour internet. Plus on "consomme" ces deux médias et plus on a une activité sociale intense.
Il faudrait bien sûr mener une enquête plus détaillée pour comprendre les ressorts de cette corrélation. Les groupes sociaux qui sont derrière ces chiffres ne sont par exemple pas exactement les mêmes. Mais le point le plus intéressant reste la validation de cette hypothèse centrale de Tarde. La séquence de "massification" médiatique entamée par le développement de la radio et de la télévision nous avait orientés vers des analyses qui faisaient retour à une conception assez "a-sociale" des masses. Le développement de l'internet pourrait nous aider à en sortir et à réintroduire la vie médiatique des individus dans les courants de la vie sociale! Bienvenue parmi nous de nouveau M. Tarde!

lundi 30 janvier 2006

A propos de l'auteur de ce carnet

Je suis Maître de Conférences en Sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble. Pour avoir une vision plus "institutionnelle" de mon activité, vous pouvez cliquer ici. Mes recherches et une part importante de mes enseignements portent sur les médias et la fabrique de l'information, du point de vue des acteurs qui s'y engagent, des dispositifs sociaux, économiques ou techniques qui la rendent possible et des produits qu'elle génère. Je m'intéresse aussi à des aspects plus généraux de l'analyse sociologique, comme les questions de méthodologie de la description des mondes sociaux, ou la sociologie économique de Max Weber.

J'ai été formé à la sociologie au Département de Sciences Sociales de l'Ecole Normale Supérieure de Cachan (Paris) entre 1993 et 1996. J'y suis revenu en 1999 pour commencer ma thèse et enseigner en tant que moniteur puis ATER. J'ai aussi enseigné la sociologie ou l'économie au Lycée, en classes préparatoires et à l'IFP (Paris II). Je suis titulaire d'une licence d'économie de Paris X, d'une maîtrise de sociologie de Paris X, d'un DEA de sociologie de Lille et de l'Agrégation de Sciences Sociales.

En novembre 2003, j'ai soutenu une thèse intitulée Les professionnels de l'information européenne à Bruxelles (1950-2000). Sociologie d'un monde de l'information (territoires, carrières, dispositifs). Vous pouvez lire un résumé très succinct de ce travail ici dans mon tiroir.



Mauvaise nouvelle pour le journalisme citoyen

Tom Grubisich se fait aujourd'hui l'écho dans la revue électronique consacrée au journalisme à l'USC de difficultés rencontrées par Dan Gillmor avec son site de journalisme citoyen, The Bayosphere. Gillmor, un chantre bien connu de l'information par les blogs, et l'auteur de la référence bibliographique sur le sujet: We the Media, semble être en passe de jeter l'éponge dans sa tentative de création d'un média électronique alimenté par des "journalistes citoyens".

Pour Tom Grubisich, la raison est d'ordre stratégique. The Bayosphere, qui se présentait pourtant comme un média local de la région de San Francisco, n'a pas réussi à fournir une information assez proche de ses lecteurs et les sujets commentés reflètent plutôt les centres d'intérêts des rédacteurs, à savoir les nouvelles technologies.

L'information est intéressante: il se pourrait en effet que l'on connaisse un retour de l'économie "réelle" dans le domaine de l'information "citoyenne" et que par ailleurs des questions comme celle de la ligne éditoriale (un concept un peu vieillot!) gardent toute leur importance, même à l'heure de l'information "horizontale". Sans doute quelque chose à méditer alors que des expériences du type de celle tentée par Gillmor sont en train d'être lancées en France, par exemple par l'équipe de Joël de Rosnay sur le site Agoravox.

dimanche 29 janvier 2006

Bob Woodward, fin d'un mythe journalistique

Note: J'ai écrit ce texte au mois de décembre 2005, alors que la polémique sur l'implication de Bob Woodward dans le Plamegate n'était pas encore éteinte aux Etats-Unis. Il n'a, je l'espère, pas perdu toute son actualité.

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A propos de ce carnet

Je cherchais depuis un certain temps un outil me permettant d'archiver et de diffuser des travaux de recherche, des éléments de cours et différents documents et commentaires sur les domaines dans lesquels je travaille, notamment l'analyse sociologique des médias. Après avoir essayé plusieurs formules, dont une première version de "Bureau-B" sous SPIP, j'ai mis en ligne ce site en janvier 2006.

A la racine du site (http://www.bureau-b.ouvaton.org), on trouve deux liens, l'un vers mon "carnet" (où cette note est rédigée) et l'autre vers un "tiroir" contenant, en vrac, tout un ensemble de documents librement téléchargeables. Le "carnet" me permet en quelque sorte de commenter le contenu du "tiroir", de faire des liens avec d'autres "bureaux" électroniques et de recevoir les commentaires de ceux qui le parcourent. Vous pouvez le feuilleter si vous cherchez des choses sur la sociologie des médias et sur d'autres sujets qui m'intéressent. Si vous savez exactement ce que vous cherchez, vous pouvez aussi ouvrir directement le "tiroir".

J'utilise ce "carnet" comme je le fais de mes autres carnets de notes (en papier). J'y note des remarques tirées de mes investigations et je m'efforce d'en faire un atelier d'écriture utile pour d'autres projets plus aboutis et ayant une finalité dans mon "Bureau-A", c'est-à-dire sur papier. Mais à la différence d'autres carnets, celui-ci est ouvert à tous sur le réseau. La publicité et le commentaire font en effet partie de l'exercice d'écriture auquel j'essaie de m'astreindre.

L'architecture de ce carnet est fournie par dotclear et les données sont hébergées par ouvaton. Le thème a été réalisé par Kozlika.

Bonne lecture...

1995-2005, les vies de l'internet dans les médias français

A l'heure où s'annonce partout une véritable lutte darwinienne entre "vieux" et "nouveaux" médias, il n'est pas inintéressant de se pencher sur la façon dont la presse écrite française a couvert le sujet "internet" depuis dix ans. C'est l'objet d'une étude que j'ai réalisée, avec l'aide de Séverine Rouby, pour les dixièmes Rencontres d'Autrans et que j'ai présentée à cette occasion.

Cette étude repose sur l'analyse de deux corpus de presse par le programme ALCESTE (statistique lexicale). L'ensemble des articles dont le titre comportait le mot "internet" en 1995 et en 2005 dans sept journaux (Le Monde, Libération, La Croix, L'Humanité, Le Point, L'Express, Sud Ouest) a été analysé. Le rapport complet est téléchargeable dans mon tiroir sur ce site. En voici les principales conclusions qui, comme on peut le constater, ne sont pas exactement très riantes! Un avertissement à ce sujet: la nature du corpus analysé doit conduire à une certaine prudence. Dans un contexte de crise des médias papier, il faut s'attendre à certains biais dans la façon dont ceux-ci traitent du développement des médias électroniques, par exemple le traitement des blogs.

Le premier point extrêmement frappant est la grande stabilité des cartes lexicales à une dizaine d'années d'écart. On peut certes noter que le temps fait son oeuvre et que les mots eux-mêmes ont, pour certains tendance à s'user, pour d'autres, une grande capacité à occuper les espaces laissés vacants par les premiers. C'est évidemment le cas des mots qui désignent des personnes ou des organisations. Bill Gates et Microsoft n'occupent plus si massivement les mondes lexicaux de l'internet; Google et eBay les en ont chassés. Les techniques changent aussi et leurs mots avec. Le minitel était encore significativement présent dans le corpus de 1995 (69 occurrences au total); il a disparu de celui de 2005 (12 occurrences pour un corpus 3,5 fois plus important). Celui-ci consacre en revanche le blog (194 occurrences en 2005; aucune en 1995). Ces mouvements sont assez prévisibles; leur comparaison pourrait évidemment tenir lieu de chronique des dix dernières années de l'Internet. Derrière ces mouvements en revanche, certains mots restent (on peut noter la bonne performance de France Telecom qui réussit à garder une position éminente dans l'espace des réseaux – 120 occurrences en 2005 contre 45 en 1995 soit une légère érosion relative, explicable sans doute par la montée en flèche de nouveaux vocables: free, wengo, etc.). Mais surtout, c'est la structure fondamentale des cartes lexicales qui reste assez stable. En 1995 comme en 2005, les médias traitent fondamentalement d'Internet selon deux modalités que tout oppose dans leur lexique: comme une affaire de logiciels, de réseaux, de firmes et de capitaux d'une part; comme une expérience individuelle d'autre part, avec sa dimension institutionnelle, sociale et politique. Le poids respectif de ces deux mondes évolue-t-il? On peut placer le curseur à 44/56 en 1995 et à 36/64 en 2005. Une différence assez notable donc (au détriment des firmes et du « capitalisme Internet »). Elle pourrait continuer à se creuser, participant ainsi à la banalisation d'Internet comme une technique quotidienne plus que comme un eldorado capitalistique. Mais d'autres dynamiques sont aussi à l'oeuvre qui ne vont pas nécessairement dans ce sens. Il faut les analyser en évoquant maintenant ce qui a changé dans la structure des cartes en dix ans.

La carte lexicale de 1995:


Le coeur de la stabilité lexicale dans les deux corpus est en fait limité, à gauche des cartes, au monde des réseaux. On a noté des différences dans ce monde entre 1995 et 2005 (multiplication du nombre des acteurs, développement de registres commerciaux plus « libéraux » avec par exemple l'inversion des poids relatifs de « abonné », 60 occurrences en 1995 et 112 en 2005, et « client », 49 en 1995 et 156 en 2005; la diminution de la forme « service » qui passe de 235 à 371 occurrences, ce qui représente une diminution nette étant donné la différence de taille des corpus). Mais il occupe globalement toujours la même position assez excentrée sur la carte et autour des mêmes formes. Le contenu et la position du monde du logiciel et du capitalisme américain de l'Internet a lui connu plus de changements. Sur le fond on a noté son évolution vers une logique financière d'achats plus qu'une logique industrielle de « lancements » (un terme important de 1995 qui disparaît en 2005) et la prédominance nouvelle des acteurs fournisseurs de services relationnels sur l'Internet plutôt que de systèmes d'exploitation. Il faut aussi noter le déplacement de cette classe vers le centre de la carte lexicale, ce qui signale le rapprochement de son lexique avec celui de la vie quotidienne qui structure davantage les trois autres classes. Comment est-ce possible? Si l'on y regarde avec attention, on se rend compte que ce monde, qui était en 1995 exclusivement celui des « milliards » (de dollars ou d'euros) est peut-être aussi devenu pour partie celui d'une économie plus modeste, plus proche de l'intime, celle du commerce en ligne, des annonces immobilières et des ventes aux enchères sur eBay. Plus que d'une disparition des logiques économiques, comme on le supposait plus haut, l'Internet pourrait être le lieu, dans ces flots de discours médiatiques, d'une forme de personnalisation et de banalisation de la transaction. L'économie, dans ce sens, se rapproche de la vie quotidienne plus que celle-ci s'en éloigne. Ebay fournit de ce point de vue un excellent outil de médiation entre l'intime et les dollars.

La carte lexicale de 2005:


Dans le même temps, on peut observer un mouvement lexical d'une partie de la droite du graphique vers le haut. Il s'agit de l'apparition d'un monde très institutionnel et juridique, en surplomb des individus et de l'intime, structuré par des relations antagonistes et géopolitiques. Cette partie des cartes lexicales était vide en 1995: face aux individus et à leur quotidien, on ne trouvait que le monde très distant des firmes. Dans le même temps que celui-ci se rapprochait des individus, un autre acteur de grande taille faisait donc son apparition en s'en éloignant: l'état (18 occurrences du terme dans le corpus de 1995 contre 132 en 2005, soit un doublement net). Cette tendance devrait s'accentuer et elle doit conduire à nuancer l'idée selon laquelle l'effritement des formes économique « libère » en quelque sorte l'intimité individuelle. L'émergence des formes liées à la question des droits de propriété sur Internet montre que d'autres forces jouent aussi pour la « gouvernance » de l'intime.

Si l'on se demande d'où peut venir que des formes politiques aussi centrales que celle de l'Etat sont finalement apparues, de façon singulière, dans les cartes lexicales uniquement à la fin de notre période d'étude, il est peut-être utile de se pencher sur les mutations de la partie la plus centrale de ces cartes. En 1995 comme en 2005 elle est occupée massivement par le registre le plus quotidien et le plus pratique, celui qui est diffusé par la presse locale. Mais en 1995, la pédagogie, l'effort de diffusion d'Internet était renvoyé à un lexique qui, à défaut d'être déjà national et stato-centré, était extrêmement centralisé (cf. le poids de « Paris » dans ce monde). Voilà donc où se trouvaient les formes étatiques en 1995. Alors qu'elles sont convoquées en 2005 dans une logique de contrôle de l'Internet, elles l'étaient en 1995 pour sa vulgarisation (qui est aujourd'hui entièrement décentralisée et le fait des communes essentiellement). Cette mutation des relations profondes qui unissent l'Etat à l'Internet dans l'imaginaire médiatique n'est pas inintéressante.

Dernier point notable dans cette analyse comparée des deux cartes lexicales: la disparition d'un des mondes de la carte de 1995: celui dans lequel se développaient les « bestioles » et les « vers » qui animaient la vie du réseau à l'époque. Ce monde était très singulier dans la mesure où ses sujets auraient dû le ramener, en 1995, vers la gauche du graphique, avec les fondateurs du réseau et de ses outils techniques. Mais son traitement le ramenait clairement du côté des « gens » et de la vie. Il incarnait en quelque sorte le bouillonnement vital de l'Internet et sa « folie ». Ce monde est sans succession dans la carte de 2005; il est définitivement enfoui, signe peut-être d'une maturation du sujet Internet, mais peut-être aussi de l'extinction d'une forme de vie dans l'imaginaire du réseau (un phénomène symptomatique en est aussi la disparition des noms propres dans la carte de 2005). Si l'on considère que le monde qui occupe la partie droite inférieure de la carte de 2005 est très fortement structuré par des relations sociales « étroites » mais aussi pesantes (la famille, etc.), et ce que l'on a dit sur la logique des formes étatiques, on peut se demander où s'est réfugié cette vie du réseau. Avec l'individu sur eBay? Ce n'est pas une question anecdotique. On peut remarquer par exemple que la forme « pouvoir » (ne dit-on pas qu'il faut toujours chercher où se trouve le pouvoir pour comprendre une situation donnée) a changé de monde; elle appartenait en 1995 à ce monde biologique de la vie inquiétante du réseau; elle est passé en 2005 dans le monde géopolitique des Etats.