A l'heure où s'annonce partout une véritable lutte darwinienne entre "vieux" et "nouveaux" médias, il n'est pas inintéressant de se pencher sur la façon dont la presse écrite française a couvert le sujet "internet" depuis dix ans. C'est l'objet d'une étude que j'ai réalisée, avec l'aide de Séverine Rouby, pour les dixièmes Rencontres d'Autrans et que j'ai présentée à cette occasion.
Cette étude repose sur l'analyse de deux corpus de presse par le programme ALCESTE (statistique lexicale). L'ensemble des articles dont le titre comportait le mot "internet" en 1995 et en 2005 dans sept journaux (Le Monde, Libération, La Croix, L'Humanité, Le Point, L'Express, Sud Ouest) a été analysé. Le rapport complet est téléchargeable dans mon tiroir sur ce site. En voici les principales conclusions qui, comme on peut le constater, ne sont pas exactement très riantes! Un avertissement à ce sujet: la nature du corpus analysé doit conduire à une certaine prudence. Dans un contexte de crise des médias papier, il faut s'attendre à certains biais dans la façon dont ceux-ci traitent du développement des médias électroniques, par exemple le traitement des blogs.
Le premier point extrêmement frappant est la grande stabilité des cartes lexicales à une dizaine d'années d'écart. On peut certes noter que le temps fait son oeuvre et que les mots eux-mêmes ont, pour certains tendance à s'user, pour d'autres, une grande capacité à occuper les espaces laissés vacants par les premiers. C'est évidemment le cas des mots qui désignent des personnes ou des organisations. Bill Gates et Microsoft n'occupent plus si massivement les mondes lexicaux de l'internet; Google et eBay les en ont chassés. Les techniques changent aussi et leurs mots avec. Le minitel était encore significativement présent dans le corpus de 1995 (69 occurrences au total); il a disparu de celui de 2005 (12 occurrences pour un corpus 3,5 fois plus important). Celui-ci consacre en revanche le blog (194 occurrences en 2005; aucune en 1995). Ces mouvements sont assez prévisibles; leur comparaison pourrait évidemment tenir lieu de chronique des dix dernières années de l'Internet. Derrière ces mouvements en revanche, certains mots restent (on peut noter la bonne performance de France Telecom qui réussit à garder une position éminente dans l'espace des réseaux – 120 occurrences en 2005 contre 45 en 1995 soit une légère érosion relative, explicable sans doute par la montée en flèche de nouveaux vocables: free, wengo, etc.). Mais surtout, c'est la structure fondamentale des cartes lexicales qui reste assez stable. En 1995 comme en 2005, les médias traitent fondamentalement d'Internet selon deux modalités que tout oppose dans leur lexique: comme une affaire de logiciels, de réseaux, de firmes et de capitaux d'une part; comme une expérience individuelle d'autre part, avec sa dimension institutionnelle, sociale et politique. Le poids respectif de ces deux mondes évolue-t-il? On peut placer le curseur à 44/56 en 1995 et à 36/64 en 2005. Une différence assez notable donc (au détriment des firmes et du « capitalisme Internet »). Elle pourrait continuer à se creuser, participant ainsi à la banalisation d'Internet comme une technique quotidienne plus que comme un eldorado capitalistique. Mais d'autres dynamiques sont aussi à l'oeuvre qui ne vont pas nécessairement dans ce sens. Il faut les analyser en évoquant maintenant ce qui a changé dans la structure des cartes en dix ans.
La carte lexicale de 1995:
Le coeur de la stabilité lexicale dans les deux corpus est en fait limité, à gauche des cartes, au monde des réseaux. On a noté des différences dans ce monde entre 1995 et 2005 (multiplication du nombre des acteurs, développement de registres commerciaux plus « libéraux » avec par exemple l'inversion des poids relatifs de « abonné », 60 occurrences en 1995 et 112 en 2005, et « client », 49 en 1995 et 156 en 2005; la diminution de la forme « service » qui passe de 235 à 371 occurrences, ce qui représente une diminution nette étant donné la différence de taille des corpus). Mais il occupe globalement toujours la même position assez excentrée sur la carte et autour des mêmes formes. Le contenu et la position du monde du logiciel et du capitalisme américain de l'Internet a lui connu plus de changements. Sur le fond on a noté son évolution vers une logique financière d'achats plus qu'une logique industrielle de « lancements » (un terme important de 1995 qui disparaît en 2005) et la prédominance nouvelle des acteurs fournisseurs de services relationnels sur l'Internet plutôt que de systèmes d'exploitation. Il faut aussi noter le déplacement de cette classe vers le centre de la carte lexicale, ce qui signale le rapprochement de son lexique avec celui de la vie quotidienne qui structure davantage les trois autres classes. Comment est-ce possible? Si l'on y regarde avec attention, on se rend compte que ce monde, qui était en 1995 exclusivement celui des « milliards » (de dollars ou d'euros) est peut-être aussi devenu pour partie celui d'une économie plus modeste, plus proche de l'intime, celle du commerce en ligne, des annonces immobilières et des ventes aux enchères sur eBay. Plus que d'une disparition des logiques économiques, comme on le supposait plus haut, l'Internet pourrait être le lieu, dans ces flots de discours médiatiques, d'une forme de personnalisation et de banalisation de la transaction. L'économie, dans ce sens, se rapproche de la vie quotidienne plus que celle-ci s'en éloigne. Ebay fournit de ce point de vue un excellent outil de médiation entre l'intime et les dollars.
La carte lexicale de 2005:
Dans le même temps, on peut observer un mouvement lexical d'une partie de la droite du graphique vers le haut. Il s'agit de l'apparition d'un monde très institutionnel et juridique, en surplomb des individus et de l'intime, structuré par des relations antagonistes et géopolitiques. Cette partie des cartes lexicales était vide en 1995: face aux individus et à leur quotidien, on ne trouvait que le monde très distant des firmes. Dans le même temps que celui-ci se rapprochait des individus, un autre acteur de grande taille faisait donc son apparition en s'en éloignant: l'état (18 occurrences du terme dans le corpus de 1995 contre 132 en 2005, soit un doublement net). Cette tendance devrait s'accentuer et elle doit conduire à nuancer l'idée selon laquelle l'effritement des formes économique « libère » en quelque sorte l'intimité individuelle. L'émergence des formes liées à la question des droits de propriété sur Internet montre que d'autres forces jouent aussi pour la « gouvernance » de l'intime.
Si l'on se demande d'où peut venir que des formes politiques aussi centrales que celle de l'Etat sont finalement apparues, de façon singulière, dans les cartes lexicales uniquement à la fin de notre période d'étude, il est peut-être utile de se pencher sur les mutations de la partie la plus centrale de ces cartes. En 1995 comme en 2005 elle est occupée massivement par le registre le plus quotidien et le plus pratique, celui qui est diffusé par la presse locale. Mais en 1995, la pédagogie, l'effort de diffusion d'Internet était renvoyé à un lexique qui, à défaut d'être déjà national et stato-centré, était extrêmement centralisé (cf. le poids de « Paris » dans ce monde). Voilà donc où se trouvaient les formes étatiques en 1995. Alors qu'elles sont convoquées en 2005 dans une logique de contrôle de l'Internet, elles l'étaient en 1995 pour sa vulgarisation (qui est aujourd'hui entièrement décentralisée et le fait des communes essentiellement). Cette mutation des relations profondes qui unissent l'Etat à l'Internet dans l'imaginaire médiatique n'est pas inintéressante.
Dernier point notable dans cette analyse comparée des deux cartes lexicales: la disparition d'un des mondes de la carte de 1995: celui dans lequel se développaient les « bestioles » et les « vers » qui animaient la vie du réseau à l'époque. Ce monde était très singulier dans la mesure où ses sujets auraient dû le ramener, en 1995, vers la gauche du graphique, avec les fondateurs du réseau et de ses outils techniques. Mais son traitement le ramenait clairement du côté des « gens » et de la vie. Il incarnait en quelque sorte le bouillonnement vital de l'Internet et sa « folie ». Ce monde est sans succession dans la carte de 2005; il est définitivement enfoui, signe peut-être d'une maturation du sujet Internet, mais peut-être aussi de l'extinction d'une forme de vie dans l'imaginaire du réseau (un phénomène symptomatique en est aussi la disparition des noms propres dans la carte de 2005). Si l'on considère que le monde qui occupe la partie droite inférieure de la carte de 2005 est très fortement structuré par des relations sociales « étroites » mais aussi pesantes (la famille, etc.), et ce que l'on a dit sur la logique des formes étatiques, on peut se demander où s'est réfugié cette vie du réseau. Avec l'individu sur eBay? Ce n'est pas une question anecdotique. On peut remarquer par exemple que la forme « pouvoir » (ne dit-on pas qu'il faut toujours chercher où se trouve le pouvoir pour comprendre une situation donnée) a changé de monde; elle appartenait en 1995 à ce monde biologique de la vie inquiétante du réseau; elle est passé en 2005 dans le monde géopolitique des Etats.